« J'ai franchi le portail. J'étais seul. Il faut du temps pour être plusieurs, apprendre à dire nous. Sur la tombe je ne me suis pas attardé. Pour dire vrai, je l'ai contournée. Des fois que je ne puisse plus m'en détacher. En semaine on ne croise pas grand monde. J'ai oublié. Sauf le cri de rouille de la grille en l'ouvrant. Mais je ne me suis pas retourné. Vous comprenez. Par les allées j'ai filé vers le fond. Là où une falaise reconstituée rappelle qu'il y a longtemps l'une des filles du château, la plus jeune, est tombée d'un rocher dans la mer. Gabrielle elle s'appelait, son nom figure en lettres capitales au-dessus du portail. Ortographié au masculin. Comme si une jeune fille n'avait pas le droit de donner son nom à un cimetière, quand elle en est la première occupante. Puis direction le caveau, dans l'ombre de la falaise. Deux ou tois chauve-souris pendaient acccrochées au plafond. Mais je ne vais pas tout raconter.
D'autant qu'une composition française doit être brève en classe de quatrième. Et ce que je cherche aujourd'hui se tient en face, dans le mur. C'est une porte. Une vieille porte en bois. Je l'ai tirée. C'est alors que Maria est apparue, aussitôt. Toute petite là-bas sous les tilleuls, à l'entrée de la Grande allée. Je pourrais dire que c'était la première fois, mais ce n'est pas vrai. Puisque je l'attendais. Comme presque toujours je guette sa venue, faisant mine de me cacher pour la mieux surprendre. J'ai appuyé mon épaule au chambranle. Et ça faisait longtemps déjà. Longtemps que j'avais vu Maria avancer sous les arbres, une couronne de lierre à la main. Ou de marguerites. Des marguerites toutes blanches avec un cur jaune. Mais je dois prendre un peu de recul, quoique qu'elle ne puisse pas me voir d'où elle est. C'est cela qui importe.
Jai fermé les yeux. Le temps de la laisser approcher. Soudain elle a eu ce geste de la main de relever une mèche tombée de son chignon en travers de son visage. Je la retrouvais tout entière. Elle dont je nai jamais respiré le moindre parfum quand je lembrasse, hormis, sur ses joues où court un fin duvet, une odeur de bois brûlé et de cendres, le parfum de sa peau qui sent celui du lieu, aujourdhui encore, qui est lodeur de la grande cuisine du château où je viens masseoir le jeudi, absorbant à la fin de ma besogne une verrée de café mâtiné de chicorée quelle me sert en remerciement, quoiquelle ne dise rien de cette façon déchange, qui peut-être nen constitue pas une à ses yeux, tenant à ne pas établir comme un troc entre nous léchange du liquide clairet et la brouettée de bois que je fends au bûcher à chacune de mes venues. Après quoi elle moffre une pomme, dune espèce ancienne, Canada, Calville ou Belle de Boskoop, quelle sen va quérir dans une pièce derrière loffice, qui fut et sappelle encore la chapelle et où les fruits reposent, lhiver, sur des journaux étendus à même le sol. Dans les années qui suivront, elle ajoutera un paquet de cigarettes, prétextant que je lai gagné, à moins que rapportant de sa chambre un porte-monnaie noirci elle nen sorte une grosse pièce qui brille pour marquer le passage vers la nouvelle année. »