Élisa
Roman. Coédition avec Lettres sur Cour à Vienne. 80 p. 14 /19.
2003. ISBN. 2.86853.386.8
— 12,00 Euros
« 
Il y avait toujours beaucoup de femmes autour de moi à la maison : maman, grand-mère, Marguerite, une cousine âgée de mes grands-parents, surnommée « la Coucou ». Toutes, sauf grand-mère, m'étaient favorables. Et maintenant, en plus, il y avait Élisa que je ne quittais guère.
Elle eut, un soir, comme je montais me coucher, la faiblesse de m'embrasser. Je ne fus qu'à peine étonné. Dans les jours qui suivirent il m'arriva d'aller quêter auprès d'elle mon baiser du soir. Au fil des jours cela me devint nécessaire. J'étais, me semblait-il, mieux qu'un compagnon.



« Élisa arriva par un matin du début d’automne. J’avais cinq ans. À la cuisine, accoudé à l’appui de la fenêtre je la vis apparaître dans le jardin. Elle montait la petite allée qui suivait le bord du ruisseau. Mon père était mort à la guerre. Nos grands-parents nous avaient recueillis, maman, mon frère et moi. Tout autour de la maison s’étendait la campagne.
Le hameau abritait le logis et la cour de M. Langlois, le maçon, et la ferme de M. Deleau.
– Tiens, dit maman qui se trouvait derrière moi, nous ne l’attendions que dans l’après-midi. Elle est venue par la route, le chemin aurait été plus court par les bords de l’étang.
Elle était vêtue d’une blouse noire et portait un maigre bagage. Elle approcha, passa sous les branches basses du châtaignier de la terrasse. Maman ouvrit la porte du hall.
Maman lui dit :
– Bonjour, jeune fille.
Puis elle se reprit :
– Bonjour Élisa.
Et de s’enquérir aussitôt de ses parents :
– Comment vont-ils ? Et vos frères, Julien et Joannès ?
Elle répondit en souriant que son père était fatigué et ne pouvait plus travailler au « chemin de fer ». Il s’occupait seulement du jardin. Quant à sa mère elle assurait toujours la garde du passage à niveau du petit train qui unissait Lyon à Jassans.

Je connaissais un peu Joannès. Il était plus grand que moi. Il avait au moins dix ans. Assisté de sa chienne Follette il surveillait ses quelques moutons qui broutaient près de la voie ferrée. De temps en temps, pour se distraire de sa solitude, il entonnait au clairon quelque air qui se voulait guerrier.
En 1920, dans la campagne française, tout enfant était encore quelque peu militaire.

Ainsi songeais-je un instant au frère d’Élisa alors qu’elle se trouvait encore dans le hall auprès de maman. Plutôt méfiant, distant, en apparence indifférent, j’examinais avec attention cette jeune personne qui allait bientôt entrer dans le quotidien de ma vie.
Quel âge pouvait-elle avoir ? Il m’était difficile de répondre à cette question. Il me semblait que maman avait dit “ dix-huit ans ”.
Je la regardais avec intensité. Son nez court était mignon, ses lèvres belles et ses yeux admirables dans leur regard étrange entre le bleu et le vert. Elle avait vivement relevé du haut de son front ses cheveux noirs pour les rassembler en un chignon sur sa nuque.
Sa blouse était boutonnée jusqu’au bas. Je remarquai à des riens, à quelques sourires, que je ne paraissais pas lui être lointain quand, peut-être pour se donner une contenance ou s’assurer de mon amitié, elle prit ma main. »