Melven, roc des chevaux
Cinq récits insulaires. 112 p. 12 /19.
1995. ISBN 2.86853.208.X
12,50 Euros
Figures de proue, silhouettes de poupe : cinq récits errants dans les récifs d’une histoire de Melven (île de Bretagne sud en forme de pince de homard). Suivis d’une manière de poème (Ars magna piscandi) où est dite l’inclination de l’auteur pour la pêche saignante.




Glose infime sur les vents dominants et leurs guetteurs

«Ils soufflent du large ou de terre; ils apportent la pluie ou le froid; ils imposent la tempête ou la sécheresse (favorisant, ou défavorisant la pêche) — les vents d'île.

Leurs exégètes sont rares sur Melven : c'est une science que l'on vérifie vite. Mais chaque clan, chaque famille (une huitaine au plus) possède sa voix climatologique, et l'on n'écoute qu'elle. “Grosse nuée dans le sud à prime heure, grosse suée tout à l'heure”. Tels adages cuirassent la vie insulaire. Les vents convoquent la vigilance, la contention et les querelles — aussi bien les emportent.

Ces causeurs, souvent, sont vieux et grognons (le fils, quand même il s'y adonne, attend la mort du père pour proférer). Ils ne devinent pas, ils guettent; ils ne prédisent pas, ils disent; ils n'annoncent pas, ils parlent.

Leur index précis désigne rigidement tel nuage courant, telle risée soudaine, tel oiseau pêchant. Ne rient jamais, hors des imprudents qui s'étravent sur les proches récifs. Leurs gosiers craillent, avec un peu de méchanceté; c'est la corneille de mer, le goéland teigneux qui riotent alors.

Regrettent en silence le temps d'avant les invasions. Ne larmoient pas. Suivent, impécables, les bannières des processions annuelles. Là, ils cèdent l'avantage à Monsieur le Recteur : seulement là. Ce sont des bouches d'ombre claire.

Accoudés à la balustrade de fonte (elle domine le port), les guetteurs s'alignent à la pointe du jour, cois, et ne répondent aux saluts des derniers pêcheurs gagnant leur embarcation (les autres sont en mer depuis longtemps) que d'un mouvement léger de casquette. C'est un petit artifice de longue patience.

Déjà, leurs yeux percent la brume à la recherche des signes. Déjà, ils posent leurs pièges aériens dans la marée du ciel. Déjà, ils entrent dans le monde redoutable de ce qui vient. »