La peau de mon enfance
Poème républicain. 96 p. 14 /19.
1997. ISBN 2.86853.263.2 12,00 Euros
« Peut-on souffrir de sa ville comme dun oiseau blessé, dun amour défiguré ? » Telle est la question, douloureuse, que pose Baptiste-Marrey dans ce poème républicain. En alternance, il se souvient de sa famille maternelle (trois générations dans les métiers du vin, rue de Bercy) et d'un quartier populaire de Paris, détruit en trente ans par les pouvoirs successifs de droite et de gauche.
Satiriques, voire libertaires, tour à tour violents et mélancoliques, ces sept chants s'achèvent par une méditation sur la banlieue la non-ville.
1936-1996, les deux bouts d'une vie de Bercy. Le peuple est là. Le peuple s'est éveillé. La peau de mon enfance est aussi un poème politique
«Je suis un enfant un vieil enfant du Douzième arrondissement. J'y reviens, devenu un autre homme, après un long périple, dans d'autres espaces et d'autres temps, qui m'a déposé sur cette crête instable où un versant de la vie s'embrume et, insensiblement, perd ses couleurs. Je reste le seul, vétéran de successives défaites, à pouvoir dire, le coeur brouillé de larmes : cela fut; c'est ainsi que se déroula la destruction, voulue, ordonnée, de cette ville qui fut mienne,qui fut celle des miens. Pierre à pierre me fut arrachée la peau de mon enfance. De cette ville-là, il ne reste rien que je puisse montrer à mes propres enfants, à Alice et Angèle les dernières nées (mais les poètes ont-ils encore des enfants ?)
Suite de promenades dominicales dans un désert de ville pour des exilés de l'intérieur, la tête brouillée par des images venues d'ailleurs pour des citoyens comme des millions d'autres, parlant la même langue, de la même république qui accomplit au grand jour ce crime parfait, vite oublié, vite absous. Le silence acquiesçant devient l'habitude des villes trépanées.
Jamais, sans moi, mes enfants ne sauront de quel village ils sont issus et quelle est leur patrie leur petite patrie, la première, celle qui nourrit le coeur. Ni comment leurs aïeux issus du peuple des grandes misères, de l'Aveyron et de ses causses, chassés par la faim, se rassemblèrent autour de ce beffroi du XIXème siècle, symbole de progrès, de vitesse, peut-être d"espoir, que fut pour tous ces durs péquenots le Gare de Lyon.
En bordure de la ville riche qui leur fait peur, ils restent là où ils ont posé, le premier jour, sacs et sabots : les Bretons près de Montparnasse avec crêpes et bolées, dans les ruelles autour de la gare, loin de la Coupole et de ses étrangers jacassant jusqu'à l'aube. Ils leur servent la gratinée, les yeux rougis de sommeil et leur fournissent modèles, putes et boniches. Les gens du Massif Central, eux, les premiers venus, pauvres parmi les pauvres, peuplent Bercy. À douze ans ils courent derrière les omnibus à chevaux à l'autre bout de Paris pour économiser deux sous et édifier plus vite leurs échafaudages, gréement de toiles et de perches par lesquelles ils se hissent ou se laissent glisser, moussaillons qui ne peuvent se payer le luxe de craindre le vertige. Devenus patrons, ils embauchent sans aménité les Piémontais qui succèdent aux maçons creusois. Puis vinrent les portugais, ou les Kabyles...
On rase l'îlot de misères, indigne des trains à grande vitesse. Mesure de salubrité publique. Rénovation nécessaire. Opération brise-glace décidée le menton en avant : l'hygiène, monsieur ! À la place, on édifie d'un côté un hôtel de luxe sur une fausse place en faux ovale par un ordinateur calculée; de l'autre, un commissariat de police, blanc, avec une série d'atlantes en saindoux sur le toit, posés par le même ordinateur histoire de mieux effacer les larmes versées par tant de réfugiés, d'exilés, venus du monde entier perdre espoir, ici.»