Ici présent
Récit. 152 p. 14/19.
2001. ISBN 2.86853.340.X 15,00 Euros
Cette histoire se déroule, à vélo souvent, dans un pays plat nommé Cap Caval, c'est-à-dire du côté de la pointe de Penmarch, en Bretagne, et principalement au port de Saint-Guénolé, où le narrateur vient darriver. Cest un bout du monde, âpre et lumineux, où le vent est brut, la mer folle, la visibilité extrême : lair y paraît doté dun éclat particulier, qui cerne ( et ronge un peu ) les lieux et les gens. Comment, inconnu, trouver sa place ici ?
«C'est l'histoire d'une fraction de seconde, une histoire de gamin vraiment, de mousse.
Il est là sur le quai, parmi les badauds, en fin d'après-midi, à l'heure où les côtiers rentrent. Mais lui, il a une raison d'y être, de se frayer un passage vers cet homme coiffé d'une casquette noire à longue visière, une vraie raison. Certains patrons-pêcheurs ont accepté d'embarquer un passager, le temps d'une journée, contre un peu d'argent. Leurs bateaux, il les a longuement observés, un par un, a choisi celui-ci : un petit chalutier en bois, bleu et blanc, pour ses formes douces, sa silhouette fine, un peu démodée. Pour l'allure du patron aussi, son visage poupin, bon enfant, ses yeux bleus sous la longue casquette noire.
Il l'a choisi et vient le lui dire, prendre rendez-vous pour un prochain matin. Il a guetté son retour, attendu que sa pêche soit débarquée, que le bateau soit amarré à sa place pour la nuit, que l'autre monte enfin sur le quai. Il vient vers lui à travers la foule, va l'aborder, quand soudain quelqu'un lance un appel bref. Le patron tourne la tête, reconnaît un ami, le salue gaiement, puis reprend son chemin et voilà cet inconnu qui se dresse devant lui, trop près, il ne l'a pas vu venir. C'est l'affaire d'une fraction de seconde : un violent sursaut, un grognement excédé, une étincelle de pur mépris dans les yeux, il s'écarte et passe.
Une histoire de gamin vraiment, qui traîne maintenant sur les quais, dans la foule, tête basse, les mains dans les poches, s'étonnant de l'éclat du ciel. Bien sûr il aurait fallu réagir vite, le rattraper, lui dire : Mais enfin, c'est vous que je venais voir, c'est Serge qui m'envoie ! Il se répète la phrase, se sent de plus en plus misérable, trouve cependant le ciel de plus en plus beau, comme si du fond de la détresse dérisoire pouvait naître une lumière nouvelle, une lumière comme on n'en voit nulle part.»